Extraits de VICTOR

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Premier extrait
Je me prénomme Victor. J’ai mal en moi à cause de cet aéroport. Les sons, dans ma tête, se confondent, annonces en Anglais, Allemand, Français. Les phrases s’enchevêtrent, « Der Flug nach Amsterdam through gate 4 décollera à 10h05 ». Vertiges, je m’adosse à une colonne. Je cherche désespérément le petit bonhomme sur une pancarte qui indique les toilettes. Etre seul, juste cinq minutes, ne plus voir ces gens hagards, un matin de 1er janvier, les uns qui digèrent leur dernière bière et attendent leur premier café, les autres, piètres comédiens, qui jouent les frais alors que leur cœur est gâté depuis longtemps, les gosses endormis qui babillent et ceux qui braillent, des grands mères n’ayant plus d’âme depuis longtemps, des gros qui suent en portant trois valises, des dames fraîchement maquillées de la veille, et d’autres comme moi qui maudissent ordinairement ces endroits, de surcroît un premier janvier. Des musiques me passent par la tête, des Avec le temps , des Valses à mille temps , des choses qui donnent envie de vomir. J’ai enfin trouvé ces toilettes, instant de répit, même là je ne suis pas à l’abri des haut-parleurs, l’inconnu hurle encore ses annonces dans l’instrument accroché au-dessus de la cuvette. Je n’aurais pas du boire ces cinq bières avant de partir de chez moi. Je pisse comme je pleure, plagiat de Brel, mais c’est l’impression que j’ai, comme si ce que je ressens passe par la vessie. Je m’adosse et j’essaie de fermer les yeux, feinte de sommeil. J’entends les bruits incongrus du voisin d’à côté puis sa chasse d’eau. Putain, que suis-je venir faire ici, ce matin, pour accepter de chercher une amie d’un copain, je ne la connais même pas. Je ressors de ma cabine pour me laver les mains. L’homme que j’avais entendu est en train de vomir dans le lavabo maintenant. Il est vrai qu’il avait déjà tiré la chasse d’eau… Je retourne dans le hall, j’allume une cigarette. Au moins quelque chose d’agréable, la fumée permet de se sentir moins seul à l’intérieur. Les néons m’aveuglent. Il faut que je trouve maintenant ce hall d’arrivée. Où est le tableau des arrivées ? Elle arrive de Montréal. Trois femmes et quatre gosses sont en train de chercher eux aussi, j’attends devant le panneau jaune. Ils mettent dix minutes à trouver, je vais pouvoir m’approcher. Non. Ils décident de vérifier à nouveau. Enfin, je suis devant. Un type grommelle en allemand derrière moi. Je me retourne en lui expliquant que malgré le fait d’être français, cela ne m’empêche pas de le comprendre, sur un ton que je voulais vif. Je ne l’étais pas assez certainement. Aucune excuse de sa part. Juste, à voix basse, et avec un accent bavarois que je ne supporte pas, des vagues «Je suis pressé » à trois ou quatre reprises. Trop bon, trop con, je me dépêche pour voir que ce vol arrive à 8h14. Il est 7h30, j’ai le temps de boire un demi. Il faut me trouver un bar. Je me redirige vers les toilettes à côté desquelles j’ai cru voir ce genre d’établissement. Bien entendu, toutes les tables sont prises. Au bar, j’arrive à me glisser entre deux personnes, tout en culbutant sur une valise. Je demande à être excusé le plus poliment du monde, bien sûr en allemand, je suis à Francfort. Je m’entends répondre : «Ce connard halluciné pourrait avoir l’obligeance de nous parler en français ». Je réponds : «Le connard de français a l’extrême obligeance, comme vous dites, d’utiliser la langue du pays dans lequel il se trouve ». J’ai tourné les talons en regardant cette fois-ci le barman. Il discute avec des pilotes de lignes de son réveillon mémorable. J’attends dix minutes. Je demande courtoisement mon demi tant convoité. Il me répond : «A cette heure-ci ». Moi : «Il n’y a pas d’heure pour les braves ». Il m’a servi ma bière avec un regard désapprobateur. Je la bois en cinq minutes. J’en ai réellement besoin. Je lui en demande une deuxième. Là, son regard est courroucé. Il est vrai que j’ai un accent français, même si je cherche à le cacher. A priori, il n’a pas oublié Napoléon. Il me la sert en la tapant sur le comptoir. « Cela fait quatre euros, S’IL VOUS PLAIT ». Je le règle de suite. Je bois cette fois-ci ma bière plus lentement. Puis je pars, plus calme, vers le fameux hall d’arrivée où je dois attendre la Vénus québécoise. Je me dis que de toute manière, il lui faudra encore récupérer ses bagages et passer la douane. J’arrive à ce terminal d’arrivée après maintes recherches. Pour se repérer dans cet aéroport, il faut une carte routière. J’y arrive à 8h25, enfin. Je suais à cause de la bière et de la fatigue. Une foule d’individus, de couples, de familles, têtes dressées et tournantes, cherche leur voyageur à eux. Je ne connais pas la mienne. La seule information que j’ai d’Arthur (à qui je rends ce service) « Tu verras, c’est une fille sympa, un peu spéciale, mais sympa ». J’entends hurler à tue-tête «Victor, y a-t-il un Victor présentement ? ». La voix est forte, stridente. Cela se reproduit : « Victor, Victor, où es-tu ? ». Tout ça avec l’accent québécois. Mais plein de gens descendant de cette avion ont cet accent là.
Deuxième extrait
J’avale un verre et je m’habille. Dès que j’ouvre la porte du bas, une bruine me traverse de part en part, malgré mon pull et ma veste en laine. De ma bouche sort de la vapeur. Les rues sont mortes et le décor me suggère un épisode de Maigret. Simenon a du habiter ce genre de quartier pour les décrire d’une manière aussi subtile. Même les chats ne sortent pas aujourd’hui. J’essaye de me concentrer sur des vitrines tristes. Après les fêtes, les commerçants ne se sentent plus obligé de présenter les choses de façon ragoûtante, il y a un laisser aller général, comme si les bénéfices engrangés excusaient le manque de décor, comme si les clients n’achetaient maintenant que par nécessité. Je marche sans but précis. Une voiture passe. Elle roule, comme si c’était fait exprès, dans une flaque à côté de moi. Le bas de mon pantalon est trempé et l’eau ruisselle dans ma godasse. Je commence à avoir froid, je rentre dans une brasserie. Il y fait bon, je suis le seul client. Je m’installe au fond, assez près du comptoir. J’ai envie de voir d’autres hurluberlus entrer, se poser au bar et parler de tout et de n’importe quoi pour me faire changer de pensées, rigoler à une blague stupide et écouter les prévisions météo auxquelles de toute manière, personne ne pourra rien changer. Le patron arrive. Il a l’œil glauque, il est coiffé en arrière. Il a du utiliser une motte de beurre pour faire tenir des mèches longues, plaquées. Elles doivent sentir les frites de la veille, il est aussi fâché avec toutes les marques de rasoir. Il a un hochement de tête et un raclement de gorge imprégné de Gitanes maïs annonce qu’il va parler : « Ce sera ? ». Je me racle également, par imitation peut-être : « Un café cognac s’il vous plaît. » Il repart du même pas lourd et se passe la main dans sa tignasse. Je remarque qu’il porte des charentaises. Il a du faire l’école hôtelière de la cour des miracles celui-là. Finalement, son va et vient est une sorte de valse lente. Ses pas autant que ses gestes sont exécutés à la même vitesse, pour être zen, il est zen. Son café est mauvais mais chaud et son cognac doit être un fond de bouteille auquel il a rajouté de l’eau de javel sans le faire exprès. Mon pantalon mouillé me colle à la peau. Je paye et je décide de rentrer pour me changer, m’allonger une petite heure avant de songer au repas de midi. J’emprunte d’autres ruelles que celles de l’aller, mais il n’y a pas plus de vie, mis à part devant une boulangerie devant laquelle deux dames engoncées dans des manteaux trop petits et des bonnets rabattus divaguent sur quelque sujet ménager. Je suis fâché contre moi, contre mon état. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à me satisfaire d’une vie simple, sans réfléchir, sans remettre tout en question, à chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Cela m’éviterait bien des soucis que de parler simplement de cuisine, de considérer comme le fait le plus important de la journée la castration du chien du voisin, le nouveau tube d’une midinette qui sera oubliée dans deux ans, le résultat du match de football. Ca doit être un bonheur extraordinaire, dans leur cas, que de savoir qu’enfin la retraite approche, qu’elle est bien méritée, et que dorénavant le souci « Number one » va être l’achat d’une caravane pour passer un peu plus de temps dans le sud que trois semaines. Quelle extraordinaire réussite ! Quel éclat ! Et puis, qu’ai-je à penser de cette manière, je ne connais pas ces gens, je ne peux pas mettre tout le monde dans le même sac, sans savoir. Je suis jaloux d’un bonheur simple duquel je ne pourrais me satisfaire, car je ne suis pas fait ainsi et que, pour moi, le bonheur c’est autre chose qui est indéfinissable, une parcelle de félicité insaisissable.
Troisième extrait
Je retourne au pavillon. Là, une infirmière me presse, on m’attend dans le groupe de paroles, je dois me dépêcher. J’avais oublié que les psychologues allaient me sonder. Je me retrouve devant une salle. Plusieurs paires de chaussures sont rangées devant la porte. J’entrouvre la porte après avoir frappé. Mon regard se porte immédiatement sur les pieds des personnes présentes, j’ai compris et j’enlève également mes chaussures. J’expliquerais bien qu’il vaudrait mieux que je les garde, mais je n’ai pas l’intention de faire un discours philosophique sur ce que des narines sensibles risquent d’éprouver à l’odeur que dégagent mes petits petons. Comme il y a pas mal de monde, je cours le risque. Avec un regard dédaigneux sur les pieds d’un voisin ou d’une voisine, c’est lui ou elle que l’on soupçonnera. Toutes les chaises étant occupées, une dame me propose de m’asseoir en tailleur. Soit. Deux psychologues sont les maîtres de séance. Il n’y a que deux têtes que je reconnais, les autres patients me sont inconnus. D’une voix mielleuse, se voulant douce, enchanteresse mais sonnant complètement faux, la psy 1 propose d’écouter de la musique. Le but, explique-t-elle, est que chacun, à la fin du morceau, dise ce qu’il a ressenti. La psy 2, elle, regarde tout le monde avec un sourire de béatitude. Je tourne la tête, essayant moi aussi de voir la Sainte Vierge qui lui est certainement apparue dans un coin de la salle. Parmi les patients, tout conciliants, certains ferment les yeux, d’autres s’allongent, d’autres encore baissent la tête et laissent leurs bras ballants. Moi, je regarde. Le silence est interrompu d’abord par le clic du bouton d’un radiocassette. La bande démarre en pleurant. Je reconnais le premier mouvement de la neuvième de Beethoven. Au bout d’une minute de massacre de mon cher Ludwig van, je suis persuadé qu’il s’agit d’un enregistrement pirate de la musique municipale. La torture s’arrête soudainement. Les patients allongés se redressent, souriants, ceux qui avaient les yeux fermés les rouvrent, les autres ont de nouveau des bras qui bougent. Tous donnent l’impression de sortir d’un rêve magnifique. Psy 1 reprend la parole, sa voix n’a pas changé. Elle doit avoir la même lors d’un orgasme. « Alors, est-ce que chacun peut dire ce qu’il a ressenti ? ». Elle fait le tour de son auditoire, cherchant des yeux un volontaire qui prendra la parole. Elle a trouvé une victime consentante, j’entends des réactions extraordinaires : - j’ai vu un oiseau
s’envoler dans le ciel bleu et toutes les fleurs donnaient
leurs plus belles couleurs. Je finis par ne plus entendre ces niaiseries. Tout d’un coup, c’est mon tour. Psy 1 me demande : - Et vous, quel est votre
prénom ? Certains malades rigolent. Ils doivent se dire il est pas comme nous, il doit être fou. Je décide de me lever, je sors et vais dans ma chambre. Je m’allonge sur mon lit et j’essaye de faire le vide. Je suis entre l’envie de cogner les murs ou celle d’essayer de me calmer. |